mardi 19 mai 2009
La bibliothèque universelle, de Voltaire à Google (R. Darnton)
0 commentaires Publié par Lettres humaines à 06:12Le Monde Diplomatique, mars 2009
[Robert Darnton est historien. Il est considéré comme l'un des meilleurs spécialistes de l'histoire du livre sous l'Ancien Régime et a produit un grand nombre de travaux d'analyse sociologique et économique de l'écrit au XVIIIe siècle. Dans cet article, il présente les différents problèmes posés par la numérisation à grande échelle à laquelle procède actuellement Google, en comparant cette entreprise de diffusion au grand rêve de "démocratisation" du savoir à l'époque des Lumières. NV.]
En offrant au plus grand nombre une masse toujours croissante de connaissances, Internet réalise-t-il le rêve des Lumières ou prépare-t-il le cauchemar d’un savoir public livré aux appétits privés ? Grâce à — ou à cause de — Google, ces questions n’ont plus rien d’abstrait. Ces quatre dernières années, le célèbre moteur de recherche a numérisé et mis en ligne des millions d’ouvrages puisés dans les fonds des plus grandes bibliothèques universitaires. Pour les auteurs et éditeurs, cette opération constituait une violation flagrante du copyright. Après de longues négociations, les parties ont abouti à un accord qui devrait bouleverser la façon dont les livres parviennent à leurs lecteurs. Si les contours légaux et économiques du nouvel espace qu’instaure cet arrangement restent flous, l’objectif des directeurs de bibliothèque est clair : ouvrir leurs collections et les rendre disponibles à tout lecteur en tout lieu. Un projet simple en apparence, mais sans cesse entravé par les contraintes sociales et les intérêts économiques. Tout comme, il y a deux siècles, celui de la république mondiale des lettres.
Le XVIIIe siècle, celui des Lumières, professait une confiance totale dans le monde des idées — que les encyclopédistes appelaient la république des lettres. Un territoire sans police ni frontières et sans inégalités autres que celles des talents. N’importe qui pouvait s’y installer pour peu qu’il exerçât l’un des deux attributs de sa citoyenneté, à savoir l’écriture et la lecture. Aux écrivains de formuler des idées, aux lecteurs d’en apprécier le bien-fondé. Portés par l’autorité du mot imprimé, les arguments se diffusaient en cercles concentriques et seuls les plus convaincants l’emportaient.
En cet âge d’or de l’écrit, les mots circulaient aussi par voie épistolaire. En feuilletant l’épaisse correspondance de Voltaire, de Jean-Jacques Rousseau, de Benjamin Franklin ou de Thomas Jefferson — soit une cinquantaine de volumes pour chacun d’eux —, on plonge au cœur de la république des lettres. Ces quatre écrivains débattaient des sujets cruciaux de leur époque dans un flux de courriers ininterrompu qui, reliant l’Europe et l’Amérique, présentait déjà toutes les caractéristiques d’un réseau d’informations transatlantique.
J’affectionne tout particulièrement la correspondance entre Jefferson (1743-1826) et James Madison (1751-1836). Ils aiment à parler de tout, notamment de la Constitution américaine en cours de rédaction, à laquelle le second prête la main à Philadelphie pendant que Jefferson représente la toute jeune république à Paris. Ils parlent aussi de livres, car le second adore courir les librairies de la capitale, et il achète souvent des ouvrages pour son ami. L’Encyclopédie de Denis Diderot compte au nombre de ses emplettes. Jefferson croit avoir fait une affaire ; il a confondu une réédition avec le tirage original...
Deux futurs présidents des Etats-Unis qui discutent de livres sur la Toile des Lumières, l’image est saisissante. Mais, avant de s’y abandonner, il importe de souligner que la république des lettres n’était démocratique que dans ses principes. En réalité, elle appartenait aux riches et aux aristocrates. Dans l’impossibilité de vivre de leur plume, la plupart des écrivains se voyaient contraints en effet à courtiser les puissants, à solliciter des sinécures, à mendier une place dans quelque journal contrôlé par l’Etat, à ruser avec la censure et à se frayer un chemin à travers les salons et les académies, là où se faisaient et se défaisaient les réputations. Impuissants à déjouer les humiliations que leur infligeaient leurs protecteurs, ils s’en prenaient les uns aux autres, comme en témoigne la querelle entre Voltaire et Rousseau.
Après avoir lu le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes de Rousseau, l’auteur de Candide lui écrit en 1755 : « J’ai reçu, Monsieur, votre nouveau livre contre le genre humain. (...) On n’a jamais employé tant d’esprit à vouloir nous rendre bêtes ; il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage. » Rousseau lui répondra cinq ans plus tard : « Monsieur, (...) je vous hais. »
Les différences sociales exacerbaient les conflits personnels. Loin de fonctionner comme une agora égalitaire, la république des lettres souffrait d’un mal qui rongeait toutes les sociétés du XVIIIe siècle : les privilèges. Ces derniers ne se limitaient pas à la sphère aristocratique. En France, ils s’appliquaient aussi au monde des idées, notamment aux imprimeurs et aux libraires, dominés par des guildes en situation de monopole, ainsi qu’aux livres eux-mêmes, qui ne pouvaient paraître qu’avec l’accord du roi et l’approbation de la censure.
On peut analyser ce système en se référant à la sociologie du savoir, et plus particulièrement au concept développé par Pierre Bourdieu de la littérature comme un champ dans lequel les positions concurrentes suivent les règles d’un jeu plus ou moins autonome vis-à-vis des forces dominantes de la société.
Nul besoin pourtant de souscrire à l’école bourdieusienne pour constater que la vie littéraire n’a pas grand-chose à voir avec les idéaux des Lumières. En dépit de ses principes généreux, la république des lettres composait un monde clos, inaccessible aux non-privilégiés. Et, cependant, les Lumières m’apparaissent toujours comme le meilleur plaidoyer en faveur de l’ouverture en général et d’un libre accès aux livres en particulier.
Aujourd’hui, dans le monde des bibliothèques de recherche et du virtuel, les principes et la réalité se contredisent-ils comme ils le faisaient au XVIIIe siècle ? L’une de mes collègues raconte avoir souvent entendu cette remarque condescendante dans les soirées où elle apparaissait : « Une bibliothécaire, comme c’est sympathique... Dites-moi, à quoi cela ressemble d’être bibliothécaire ? » Elle y répond invariablement : « C’est avant tout une affaire d’argent et de pouvoir. »
La plupart d’entre nous ne demandent pourtant qu’à souscrire aux principes qui fondent nos grandes bibliothèques publiques. « Libre à tous », peut-on lire au-dessus de l’entrée de la bibliothèque de Boston. Dans le marbre de celle de New York, une citation de Jefferson est gravée en lettres d’or : « Je considère l’éducation comme le meilleur moyen d’améliorer la condition humaine, promouvoir la vertu et assurer le bonheur des hommes. »
Notre république s’est bâtie sur le même socle que la république des lettres : l’éducation. Pour Jefferson, les Lumières tiraient leur éclat des écrivains et des lecteurs, des livres et des bibliothèques — surtout celles du Congrès, de Monticello (où résidait Jefferson) et de l’université de Virginie. Cette confiance dans le pouvoir émancipateur des mots est inscrite dans le premier chapitre de la Constitution américaine, qui subordonne les droits d’auteur — reconnus seulement « pour une durée limitée » — au principe supérieur du « progrès de la science et des arts utiles ». Les Pères fondateurs reconnaissaient le droit des auteurs à obtenir une juste rétribution pour leur travail intellectuel, mais soulignaient la prééminence de l’intérêt général sur le profit individuel.
Comment jauger le poids respectif de ces deux valeurs ? Les auteurs de la Constitution n’ignoraient pas que la notion de copyright avait été inventée en Grande-Bretagne en 1710, dans le cadre de la loi dite « Statute of Anne ». Cette législation visait à limiter la toute-puissance des éditeurs et à « encourager l’éducation ». Elle accordait aux auteurs la pleine propriété de leur œuvre pour une période de quatorze ans renouvelable une fois seulement. Les éditeurs tentèrent de défendre leur monopole en arguant d’un droit de publication exclusif et perpétuel, garanti selon eux par le droit coutumier. Saisis à plusieurs reprises, les tribunaux leur donnèrent définitivement tort en 1774 dans l’affaire Donaldson contre Becket.
Lorsque, treize ans plus tard, les Américains rédigèrent leur Constitution, ils empruntèrent le point de vue qui dominait alors en Grande-Bretagne. Un délai de vingt-huit ans semblait bien assez long pour préserver les intérêts des auteurs et des éditeurs. Au-delà, c’est l’intérêt public qui devait prévaloir. En 1790, le premier Copyright Act — conçu lui aussi pour « encourager l’éducation » — s’inspirait du modèle britannique en adoptant une période de quatorze ans renouvelable une seule fois.
Sur quelle durée s’étend le copyright de nos jours ? Selon la loi de 1998, le Sonny Bono Copyright Term Extension Act (appelée aussi « loi Mickey » car le personnage fétiche de Disney menaçait alors de tomber dans le domaine public), le droit d’auteur s’applique à une œuvre aussi longtemps que son auteur est en vie, puis encore soixante-dix ans après sa mort. Dans les faits, cela veut dire que l’intérêt particulier de l’auteur et de ses ayants droit balaie toute autre considération durant plus d’un siècle. La grande majorité des livres américains publiés au cours du XXe siècle ne sont donc toujours pas tombés dans le domaine public. Sur Internet, le libre accès à notre héritage culturel ne s’exerce généralement que pour les œuvres antérieures au 1er janvier 1923, date à compter de laquelle la plupart des éditeurs font courir leur copyright. Et il en sera ainsi pour un bon moment encore — à moins, bien sûr, que des groupes privés prennent en charge la numérisation de la marchandise, la conditionnent et la commercialisent dans l’intérêt bien compris de leurs actionnaires. Pour l’instant, nous en sommes à cette situation absurde où Babbitt, le roman de Sinclair Lewis publié en 1922, appartient au domaine public, alors qu’Elmer Gantry, paru en 1927, reste verrouillé par le copyright jusqu’en 2022 (1).
Passer des grands principes proclamés par les Pères fondateurs aux mœurs de l’industrie culturelle d’aujourd’hui, c’est tomber du ciel des Lumières dans le marigot du capitalisme global. Si l’on utilisait la sociologie du savoir pour examiner les temps présents — à la manière de Bourdieu —, on constaterait que nous vivons dans un monde régi par Mickey.
La république des lettres s’était professionnalisée en une république du savoir (lire « 26 000 dollars l’abonnement »), la voilà qui s’ouvre aux amateurs — au meilleur sens du terme, amoureux de la connaissance parmi les simples citoyens. L’ouverture s’opère partout par l’accès à des articles numérisés mis gratuitement en ligne sur des sites tels que ceux d’Open Content Alliance, d’Open Knowledge Commons, d’OpenCourseWare ou d’Internet Archive, ou sur des sites ouvertement amateurs tels que Wikipédia. La démocratisation du savoir est désormais à portée de main, du moins en matière d’accès aux sources. L’idéal des Lumières ne pourrait-il pas devenir réalité ?
A ce stade, le lecteur est en droit de se demander si je ne suis pas en train de sauter d’un exercice typiquement américain, la jérémiade, à un autre, tout aussi ancré dans nos manies, l’enthousiasme naïf. Je suppose qu’il y aurait sans doute moyen de combiner les deux dans une démarche dialectique, si le danger de la marchandisation ne nous menaçait pas. Quand des entreprises comme Google considèrent une bibliothèque, elles n’y voient pas nécessairement un temple du savoir. Mais plutôt un gisement de « contenus » à exploiter à ciel ouvert. Bâties au cours des siècles au prix d’une énorme dépense d’efforts et d’argent, les collections des bibliothèques peuvent être numérisées à grande échelle pour un coût modique — quelques millions de dollars, peut-être, une somme dérisoire en tout cas si on la compare à l’investissement qui permit leur développement.
Les bibliothèques existent pour promouvoir un bien public : l’« encouragement à apprendre », un apprentissage « ouvert à tous ». Les entreprises sont créées pour rapporter de l’argent à leurs actionnaires — tant mieux, sans doute, si l’on considère qu’une économie de profits bénéficie aussi à l’intérêt général. Cependant, si nous autorisons la commercialisation des fonds de nos bibliothèques, nous risquons de ne pas pouvoir surmonter une contradiction fondamentale. Numériser les collections et les vendre en ligne sans se préoccuper d’offrir un accès libre à tous reviendrait à répéter l’erreur qui fut commise avec les revues scientifiques laissées en gestion aux éditeurs privés, mais à une échelle infiniment plus vaste puisque cela ferait d’Internet un outil de privatisation du savoir public. Nulle main invisible alors pour atténuer le gouffre entre intérêt général et intérêt privé. Seul le public serait habilité à le faire, mais qui le représente ? Sûrement pas les législateurs qui ont adopté la « loi Mickey ».
On ne peut légiférer sur les Lumières, mais on peut fixer des règles du jeu permettant de protéger l’intérêt public. Les bibliothèques représentent cet intérêt. Ce ne sont pas des entreprises, mais elles doivent amortir leurs coûts. Elles ont besoin d’un plan d’action. Leur stratégie n’est pas sans évoquer la devise utilisée par le fournisseur d’électricité Con Edison à l’époque où il ouvrait les rues de New York pour brancher les bâtiments : « Creuser nous devons. » Adaptée aux bibliothécaires : « Numériser nous devons. » Mais pas de n’importe quelle façon. Il faut le faire dans l’intérêt public, c’est-à-dire en gardant la responsabilité des contenus devant les citoyens.
Il serait naïf d’identifier la Toile aux Lumières. Tout juste offre-t-elle un moyen de diffuser le savoir bien plus largement que ce qu’espérait Jefferson. Mais pendant qu’Internet se construisait pas à pas, hyperlien par hyperlien, les grandes entreprises ne sont pas restées inertes sur le bord du chemin. Elles veulent contrôler le jeu, s’en emparer, le posséder. Elles rivalisent les unes avec les autres, bien sûr, mais en y mettant une férocité telle que les moins coriaces disparaissent. Leur combat pour la survie a donné naissance à une oligarchie au pouvoir démesuré, dont les intérêts diffèrent très sensiblement de ceux du public.
Nous ne pouvons rester les bras croisés à attendre que les groupes privés mettent le bien public en coupe réglée. Certes, nous devons digitaliser. Mais nous devons surtout démocratiser, c’est-à-dire généraliser l’accès à notre héritage culturel. Comment ? En réécrivant les règles du jeu, en subordonnant les intérêts privés à l’intérêt public, en nous inspirant des premiers républicains pour instaurer une république numérique du savoir.
D’où viennent ces élans utopistes ? De Google. Il y a quatre ans, cette entreprise a commencé à numériser des ouvrages figurant au catalogue des bibliothèques universitaires, mettant en ligne des travaux de recherche en version intégrale et rendant disponibles des titres tombés dans le domaine public sans demander un centime aux amateurs. Il est désormais possible, par exemple, de consulter et de télécharger gratuitement une copie numérique de l’édition originale de Middlemarch, le chef-d’œuvre de la romancière George Eliot paru en 1871, déposée à la Bodleian Library à Oxford. Tout le monde en a tiré avantage, y compris Google, qui empochait la recette des publicités, d’ailleurs relativement discrètes, diffusées sur sa page Google Book Search.
La société a aussi numérisé un nombre toujours croissant de livres protégés par le copyright, dont elle a mis en ligne des extraits pour faciliter les recherches d’internautes. Or, en septembre et octobre 2005, un collectif d’auteurs et d’éditeurs épouvantés par ce manque à gagner a intenté une class action (action en nom collectif) contre Google au nom de la défense de leurs droits patrimoniaux. Le 28 octobre 2008, à l’issue d’interminables négociations, les deux parties ont convenu d’un accord, qui n’attend plus désormais que l’approbation d’un tribunal de New York (2).
Un seul ordinateur pour les usagers
Il prévoit la création d’une entreprise baptisée Book Rights Registry (« registre des droits afférents aux livres ») chargée de représenter les intérêts des auteurs et éditeurs détenteurs de copyright. Google rendra payant l’accès à une gigantesque base de données composée, pour commencer, de titres épuisés fournis par les bibliothèques universitaires. Lycées, universités et collectivités diverses pourront s’y connecter en achetant une « licence institutionnelle ». Une autre licence, dite « d’accès public », sera délivrée aux bibliothèques publiques et donnera gratuitement accès à la base, mais sur un seul ordinateur. Au cas où un usager mécontent refuserait de faire la queue dans l’espoir que le poste convoité se libère, on a pensé bien entendu à un service payant sur mesure, la « licence consommateur ». Google s’engage par ailleurs à coopérer avec le Book Rights Registry en vue de répartir les revenus ainsi générés, soit 37 % pour elle-même et 63 % pour les détenteurs de copyright.
Parallèlement, l’entreprise poursuivra sa mise en ligne d’ouvrages du domaine public et qui resteront, eux, téléchargeables gratuitement. Sur les sept millions de titres que le groupe affirme avoir numérisé avant novembre 2008, il faut compter un million de livres « publics », un autre million sous copyright et toujours disponibles en librairies, et enfin cinq millions que le copyright « protège » également mais qui sont épuisés ou introuvables. C’est cette dernière catégorie qui fournira la grande masse des biens commercialisables par voie de « licence ».
Nombre d’ouvrages sous copyright resteront toutefois exclus de la base de données, à moins que leurs auteurs, ayants droit ou éditeurs en décident autrement. Ils continueront donc à être vendus sous forme papier, à l’ancienne, ou feront l’objet d’une commercialisation en format numérique, soit pour être téléchargés via la « licence consommateur », soit pour être conditionnés sous forme de livres électroniques (e-books).
Bref, après avoir lu l’accord passé entre Google, les auteurs et les éditeurs, et s’être imprégné de sa philosophie — ce qui n’est pas une tâche facile puisque le document s’étire sur cent trente-quatre pages et quinze appendices —, on en reste bouche bée : voici posées les fondations de ce qui pourrait devenir la plus grande bibliothèque du monde. Une bibliothèque numérique, certes, mais qui battrait à plate couture les établissements les plus prestigieux d’Europe et des Etats-Unis. De surcroît, Google se hisserait au rang de plus grand libraire commercial de la planète — son empire numérique reléguerait Amazon au rang de boutique de quartier.
Comment rester indifférent à la perspective de voir les richesses des plus grandes bibliothèques universitaires américaines à portée de clic de tous les internautes du monde ? Non seulement la sorcellerie technologique de Google permettrait à chaque lecteur d’accéder aux livres qu’il désire, mais elle ouvrirait aussi des possibilités de recherche inépuisables. Sous certaines conditions, les établissements associés au projet seront en mesure d’utiliser des copies numériques d’ouvrages perdus ou abîmés pour renouveler leurs stocks. Google s’engage par ailleurs à proposer les textes de manière à les rendre accessibles aux lecteurs handicapés.
Malheureusement, la promesse faite par l’entreprise de garantir un accès libre à ses fichiers sur un seul terminal d’ordinateur dans chaque bibliothèque publique a peu de chances de satisfaire la demande, surtout dans les établissements les plus visités. Elle est en outre assortie d’une restriction : les lecteurs désireux d’imprimer un texte sous copyright ne pourront le faire qu’en échange d’espèces sonnantes et trébuchantes. Il n’empêche, les petites bibliothèques municipales disposeront désormais d’un fonds virtuel plus important que la grande bibliothèque centrale de New York. Oui, Google pourrait bel et bien réaliser le rêve des Lumières.
Mais le fera-t-il ? Les philosophes du XVIIIe siècle considéraient les situations de monopole comme le principal obstacle à la diffusion du savoir — ils en voulaient notamment à la Compagnie des imprimeurs de Londres et à la Guilde des libraires de Paris, qui se dressaient contre la libre circulation des livres.
Invulnérable à toute forme de concurrence
Google n’est pas une guilde et ne se conçoit pas comme un monopole. La société poursuit même un objectif louable, qui est de promouvoir l’accès à l’information. Mais l’accord qu’elle a signé la rend invulnérable à toute forme de concurrence. La plupart des auteurs et des éditeurs qui ont un copyright à faire valoir aux Etats-Unis sont automatiquement couverts par ce document. Ils peuvent évidemment choisir de s’exclure du dispositif mais, quoi qu’ils fassent, aucun autre projet de numérisation ne pourra voir le jour sans obtenir l’aval de chacun des ayants droit, autant dire une mission impossible. Si l’opération de Google reçoit la bénédiction des juges — un processus qui pourrait prendre encore deux ans —, le géant californien aura la mainmise numérique sur presque tous les livres parus aux Etats-Unis.
Cette issue n’était pas inévitable. Nous aurions pu créer une bibliothèque numérique nationale, équivalent moderne de la bibliothèque d’Alexandrie. Pendant que les pouvoirs publics bayaient aux corneilles, Google est passé à l’initiative. L’entreprise n’a pas cherché à plaider devant les tribunaux. Elle a simplement scanné des livres, et l’a fait si efficacement que d’autres se sont pris de gourmandise pour les profits qui en découleraient. On ferait fausse route en raillant l’aspiration des auteurs et éditeurs à percevoir les droits qui leur sont dus, tout comme il faut se garder de juger trop hâtivement les arguments de leur class action. Cependant, en attendant que les juges de New York se prononcent, il est indiscutable que l’accord en jeu a pour objet la répartition des profits, non la défense de l’intérêt public.
L’un des effets imprévus de cette affaire, c’est que Google va effectivement se retrouver en position de monopole — d’un nouveau genre, exercé non pas sur l’acier ou les bananes, mais sur l’accès à l’information. L’entreprise ne compte aucun rival sérieux. Microsoft a renoncé depuis plusieurs mois à son propre projet de numérisation de livres, et les autres sociétés présentes sur le marché, comme Open Knowledge Commons (ex-Open Content Alliance) ou Internet Archive, sont insignifiantes au regard de Google. Cette dernière est la seule à disposer des moyens nécessaires pour numériser à une échelle aussi gigantesque. Grâce à l’arrangement qu’elle a négocié avec les auteurs et les éditeurs, elle peut donner sa pleine puissance financière tout en restant dans le périmètre de la légalité.
Ce qu’a fait Google jusqu’à présent suggère que l’entreprise n’abusera pas de son pouvoir. Mais que se passera-t-il lorsque ses dirigeants actuels vendront leurs parts ou prendront leur retraite ? Les tarifications prévues pour l’accès à la future base de données numérique fournissent un premier élément de réponse à cette question. L’accord tel qu’il a été conclu laisse en effet les coudées franches à la société pour renégocier le prix des licences avec chacun de ses clients, même si elle s’engage à observer deux principes généraux : « 1. L’ajustement des revenus versés aux ayants droit pour chaque ouvrage et chaque licence en fonction de l’indice du marché ; 2. L’assurance d’un large accès au public, notamment aux établissements d’enseignement supérieur. »
Que se passera-t-il si Google privilégie ses profits au détriment de son public ? Rien, si l’on en croit les dispositions de l’accord. Seul le Book Rights Registry, agissant au nom des ayants droit, pourrait imposer de nouveaux tarifs à la société, mais il paraît peu probable qu’il objecterait à des prix trop élevés. Google peut opter pour une tarification généreuse. Mais rien ne l’empêcherait d’emprunter une stratégie comparable à celle des éditeurs de revues scientifiques : d’abord, appâter le client par une offre attractive, puis, une fois que celui-ci a mordu à l’hameçon, faire grimper les prix aussi haut que possible.
Les partisans du libre-échange rétorqueront que le marché se régulera de lui-même. Si Google a la main trop lourde, les consommateurs annuleront leurs abonnements et les prix baisseront en conséquence. Mais il n’y a pas de corrélation directe entre l’offre et la demande dans les mécanismes qui président à l’attribution des licences institutionnelles, du moins ainsi que l’envisagent les signataires de l’accord. Etudiants, professeurs et bibliothécaires ne mettront pas eux-mêmes la main à la poche.
Ce sont les bibliothèques qui règleront la note et, si elles échouent à trouver les fonds nécessaires pour renouveler leur abonnement, elles risqueront de s’attirer les protestations des lecteurs devenus « accros » aux services de Google. Elles préféreront alors rogner sur leurs autres dépenses, en réduisant par exemple les acquisitions de livres sur papier, ainsi qu’elles l’ont déjà fait lorsque les éditeurs ont fait exploser les prix des périodiques spécialisés.
A défaut de pouvoir prédire l’avenir, on peut seulement lire attentivement les termes de l’accord et en tirer quelques hypothèses. Si Google rend accessible, à un prix raisonnable, les fonds cumulés de toutes les grandes bibliothèques américaines, on ne mégotera pas sur nos applaudissements. Après tout, n’est-il pas préférable de disposer d’un immense corpus de titres, fût-ce à un prix élevé, que de n’avoir accès à rien ? Sans doute, mais l’accord de l’automne 2008 bouleverse radicalement le monde numérique en concentrant tous les pouvoirs entre les mains d’une seule entreprise.
Si l’on excepte Wikipédia, Google contrôle déjà l’accès à l’information en ligne de la grande majorité des Américains, qu’ils cherchent un article, une photographie, une machine à laver ou un ticket de cinéma. Sans compter les services annexes au célèbre moteur de recherche : Google Earth, Google Maps, Google Images, Google Labs, Google Finance, Google Arts, Google Food, Google Sports, Google Health, Google Checkout, Google Alerts et autres dérivés en cours d’élaboration. A présent, Google Book Search est sur le point d’inaugurer la plus grande bibliothèque et le plus important magasin de livres de l’histoire.
Quelle que soit la manière d’interpréter cet accord, ses dispositions s’imbriquent de manière si inextricable qu’elles s’imposent en bloc. Aujourd’hui, ni Google, ni les auteurs, ni les éditeurs, ni la cour de district de New York ne sont en mesure d’y apporter des changements notables. C’est un tournant majeur dans le développement de ce que nous appelons la société de l’information. Si nous ne rééquilibrons pas la balance, les intérêts privés pourraient bientôt l’emporter pour de bon sur l’intérêt public. Le rêve des Lumières serait alors plus inaccessible que jamais.
(1) La loi de 1998 a rallongé de vingt ans la durée du copyright pour tous les ouvrages publiés après le 1er janvier 1923. Cette durée a été majorée onze fois au cours des cinquante dernières années, faisant de celui-ci un casse-tête juridique. Jusqu’en 1992, les ayants droit devaient solliciter eux-mêmes le renouvellement de la protection. Cette procédure est ensuite devenue automatique pour les livres publiés entre 1964 et 1977, mais à la condition que leurs auteurs, conformément à la loi de 1976, disposent d’un copyright d’une durée de cinquante ans à compter du jour de leur décès. La loi de 1998 a ensuite prolongé cette protection de vingt années supplémentaires. C’est la raison pour laquelle tous les livres publiés après 1963 restent protégés, cependant qu’un grand nombre d’ouvrages — impossible de savoir combien en raison d’informations incomplètes sur les auteurs ou leurs ayants droit — publiés entre 1923 et 1964 sont eux aussi couverts par le copyright. Cf. à ce sujet Paul A. David et Jared Rubin, « Restricting access to books on the Internet : Some unanticipated effects of US copyright legislation », Review of Economic Research on Copyright Issues, vol. 5, n° 1, Christchurch (Nouvelle-Zélande), septembre 2008.
(2) Le texte intégral de cet accord est consultable dans les pages de Google sous le titre « Règlement de Google Recherche de Livres »
Libellés : Darnton (Robert), Littérature et Internet, Texte intégral
L'écrit et l'écran, une révolution en marche (Roger Chartier)
0 commentaires Publié par Lettres humaines à 05:35Écouter les morts avec les yeux." "Escuchar a los muertos con los ojos." Ce vers de Quevedo me vient à l'esprit au moment d'inaugurer un enseignement consacré aux rôles de l'écrit dans les cultures qui, depuis la fin du Moyen Age et jusqu'à notre présent, ont caractérisé les sociétés européennes. Pour la première fois dans l'histoire du Collège de France, une chaire est vouée à l'étude des pratiques de l'écrit, non pas dans les mondes anciens ou médiévaux, mais dans le temps long d'une modernité qui, peut-être, se défait sous nos yeux.
La tâche est sans doute urgente aujourd'hui, en un temps où se trouvent profondément transformées les pratiques de l'écrit. Les mutations de notre présent bouleversent, tout à la fois, les supports de l'écriture, la technique de sa reproduction et de sa dissémination, et les façons de lire. Une telle simultanéité est inédite dans l'histoire de l'humanité.
L'invention de l'imprimerie n'a pas modifié les structures fondamentales du livre, composé, après comme avant Gutenberg, de cahiers, de feuillets et de pages, réunis dans un même objet. Aux premiers siècles de l'ère chrétienne, cette forme nouvelle du livre, celle du codex, s'imposa aux dépens du rouleau, mais elle ne fut pas accompagnée par une transformation de la technique de reproduction des textes, toujours assurée par la copie manuscrite. Et si la lecture connut plusieurs révolutions, repérées ou discutées par les historiens, elles advinrent durant la longue durée du codex.
En brisant le lien ancien noué entre les discours et leur matérialité, la révolution numérique oblige à une radicale révision des gestes et des notions que nous associons à l'écrit. Malgré les inerties du vocabulaire qui tentent d'apprivoiser la nouveauté en la désignant avec des mots familiers, les fragments de textes qui apparaissent sur l'écran ne sont pas des pages, mais des compositions singulières et éphémères.
Le livre électronique ne donne plus à voir par sa forme matérielle sa différence avec les autres productions écrites. La lecture face à l'écran est une lecture discontinue, segmentée, attachée au fragment plus qu'à la totalité. N'est-elle pas, de ce fait, l'héritière directe des pratiques permises et suggérées par le codex ? Celui-ci invite, en effet, à feuilleter les textes, en prenant appui sur leurs index ou bien à "sauts et gambades" comme disait Montaigne, à comparer des passages, comme le voulait la lecture typologique de la Bible, ou à extraire et copier citations et sentences, ainsi que l'exigeait la technique humaniste des lieux communs.
Toutefois, la similitude morphologique ne doit pas faire illusion. Comment maintenir le concept de propriété littéraire, défini depuis le XVIIIe siècle à partir d'une identité perpétuée des oeuvres, reconnaissable quelle que soit la forme de leur transmission, dans un monde où les textes sont mobiles, malléables, ouverts, et où chacun peut, comme le désirait Michel Foucault au moment de commencer, "enchaîner, poursuivre la phrase, se loger, sans qu'on y prenne bien garde, dans ses interstices" ?
Comment reconnaître un ordre des discours, qui fut toujours un ordre des livres ou, pour mieux dire, un ordre de l'écrit qui associe étroitement autorité de savoir et forme de publication, lorsque les possibilités techniques permettent, sans contrôles ni délais, la mise en circulation universelle et indiscriminée des opinions et des connaissances ? Comment préserver des manières de lire qui construisent la signification à partir de la coexistence de textes dans un même objet (un livre, une revue, un journal) alors que le nouveau mode de conservation et de transmission des écrits impose à la lecture une logique analytique et encyclopédique où chaque texte n'a d'autre contexte que celui qui lui vient de son appartenance à une même rubrique ?
Le rêve de la bibliothèque universelle paraît aujourd'hui plus proche de devenir réalité qu'il ne le fut jamais, même dans l'Alexandrie des Ptolémées. La conversion électronique des collections existantes promet la constitution d'une bibliothèque sans murs, où pourraient être accessibles tous les ouvrages qui furent un jour publiés, tous les écrits qui constituent le patrimoine de l'humanité. L'ambition est magnifique, et, comme écrit Borges, "quand on proclama que la Bibliothèque comprenait tous les livres, la première réaction fut un bonheur extravagant". Mais la seconde est, sans doute, une interrogation sur ce qu'implique cette violence faite aux textes, donnés à lire dans des formes qui ne sont plus celles où les rencontrèrent les lecteurs du passé.
Le "bonheur extravagant" suscité par la bibliothèque universelle pourrait devenir une impuissante amertume s'il devait se traduire par la relégation ou, pire, la destruction des objets imprimés qui ont nourri au fil du temps les pensées et les rêves de ceux et de celles qui les ont lus. La menace n'est pas universelle, et si les incunables n'ont rien à redouter, il n'en va pas de même pour de plus humbles et plus récentes publications, périodiques ou non.
Ces questions ont déjà été battues et rebattues par les innombrables discours qui tentent de conjurer, par leur abondance même, la disparition annoncée du livre et de l'écrit. Le constat a de quoi décourager et conduit les uns à l'émerveillement devant les promesses inouïes des navigations textuelles, et les autres à la nostalgie pour un monde de l'écrit que nous aurions déjà perdu. Mais avant de renoncer, peut-être est-il utile de convoquer la seule compétence dont peuvent se targuer les historiens. Ils ont toujours été de pitoyables prophètes, mais, parfois, en rappelant que le présent est constitué de passés sédimentés ou enchevêtrés, ils ont contribué à un diagnostic plus lucide sur les transformations qui enthousiasmaient ou inquiétaient leurs contemporains. (...)
L'autorité affirmée ou contestée de l'écrit, la mobilité de la signification, la production collective du texte : telles sont les trames sur lesquelles j'aimerais inscrire les motifs plus particuliers qui feront l'objet de mes cours. Ils mettront en oeuvre plusieurs principes d'analyse. Le premier situe la construction différenciée du sens des textes entre contraintes transgressées et libertés bridées. Toujours, les formes matérielles de l'écrit ou les compétences culturelles de ses lecteurs bornent les limites de la compréhension. Mais toujours l'appropriation est créatrice, production d'une différence, proposition d'un sens possiblement inattendu.
Le croisement inédit de disciplines longtemps étrangères les unes aux autres (la critique textuelle, l'histoire du livre, la sociologie culturelle) a ainsi un enjeu fondamental : comprendre comment les appropriations particulières et inventives des lecteurs, des auditeurs ou des spectateurs dépendent, tout ensemble, des effets de sens visés par les textes, des usages et des significations imposés par les formes de leur publication, et des compétences et des attentes qui commandent la relation que chaque communauté de lecteurs entretient avec la culture écrite.
Une seconde exigence de méthode, nécessaire pour un travail qui est fondamentalement, mais pas exclusivement, étude de textes, conduit à faire retour au concept de représentation dans la double dimension que lui a reconnue Louis Marin : "Dimension "transitive" ou transparence de l'énoncé, toute représentation représente quelque chose ; dimension "réflexive" ou opacité énonciative, toute représentation se présente représentant quelque chose."
Au fil des années et des travaux, la notion de représentation en est presque venue à désigner par elle-même la démarche d'histoire culturelle qui porte ce programme d'enseignement. Le constat est pertinent, mais il doit éviter les malentendus. Telle que nous l'entendons, la notion n'éloigne ni du réel ni du social. Elle aide les historiens à se défaire de la "bien maigre idée du réel", comme écrivait Foucault, qui a été longtemps la leur, en portant l'accent sur la force des représentations qu'elles soient intériorisées ou objectivées.
Les représentations ne sont pas de simples images, véridiques ou trompeuses, d'une réalité qui leur serait extérieure. Elles possèdent une énergie propre qui convainc que le monde, ou le passé, est bien ce qu'elles disent qu'il est. Produites par les écarts qui fracturent les sociétés, les représentations elles aussi les produisent. Mener l'histoire de la culture écrite en lui donnant pour pierre angulaire l'histoire des représentations est, donc, lier la puissance des écrits qui les donnent à lire, ou à entendre, avec les catégories mentales, socialement différenciées, qui sont les matrices des classements et des jugements.
Un troisième principe d'analyse consiste à placer les oeuvres singulières ou les corpus de textes qui sont l'objet de mon travail au croisement des deux axes qui doivent organiser toute démarche d'histoire ou de sociologie culturelle. D'une part, un axe synchronique, qui permet de situer chaque production écrite dans son temps, ou son champ, et la met en relation avec d'autres, qui lui sont contemporaines et appartiennent à d'autres registres culturels ou politiques. D'autre part, un axe diachronique qui l'inscrit dans le passé du genre ou de la discipline.
Dans les sciences les plus exactes ou en économie, cette présence du passé renvoie généralement à des durées brèves, parfois très brèves. Il n'en va pas de même de la littérature ou des sciences humaines pour lesquelles les passés les plus anciens sont toujours, d'une certaine façon, des présents encore vivants dont les créations nouvelles s'inspirent ou se détachent. Quel romancier contemporain pourrait ignorer Don Quichotte ? Et quel historien pourrait commencer un cours dans cette maison sans citer au moins une fois la grande ombre Michelet ? Ni Febvre ni Braudel n'y ont manqué. Ni Daniel Roche. A mon tour de le faire.
Pierre Bourdieu voyait dans cette contemporanéité de passés successifs l'une des caractéristiques propres des espaces de la production et de la consommation culturelle : "Toute l'histoire du champ est immanente au fonctionnement du champ et pour être à la hauteur de ses exigences objectives, en tant que producteur mais aussi en tant que consommateur, il faut posséder une maîtrise pratique ou théorique de cette histoire." Cette possession ou son absence distingue les savants des naïfs et elle porte les diverses relations que chaque oeuvre nouvelle entretient avec le passé : l'imitation académique, la restauration kitsch, le retour aux anciens, l'ironie satirique, la rupture esthétique. En désignant comme cibles de ses parodies les livres de chevalerie, les romans pastoraux (lorsque don Quichotte se transforme en pasteur Quijotiz) et les autobiographies picaresques (avec les allusions au récit de vie rédigé par le galérien Ginés de Pasamonte), Cervantès installe dans le présent de son écriture trois genres aux temporalités fort diverses contre lesquels il invente une manière inédite d'écrire la fiction, en la concevant, comme a écrit Francisco Rico, "non pas dans le style artificiel de la littérature, mais dans la prose domestique de la vie". Il montre ainsi, lui l'"ingenio lego", le génie ignorant, que les doctes ne font pas toujours bon usage de leur maîtrise de l'histoire des genres et des formes.
Une crainte contradictoire a habité l'Europe moderne - et elle nous tourmente encore. D'un côté, l'effroi devant la prolifération incontrôlée de l'écrit, l'amas des livres inutiles, le désordre du discours. D'un autre, la peur de la perte, du manque, de l'oubli. C'est à cette seconde inquiétude que je voudrais consacrer le premier cours que je donnerai ici. Porté par un projet quelque peu borgésien, il s'attachera à une oeuvre disparue dont ne subsiste ni manuscrit ni édition imprimée.
Elle fut deux fois représentée à la cour d'Angleterre au début de l'année 1613. Les ordres de paiement établis pour la compagnie qui la joua, les King's Men, indiquent son titre, Cardenio, et rien de plus. Quarante ans plus tard, en 1653, Humphrey Moseley, un libraire londonien qui voulait donner à lire les oeuvres dramatiques interdites de représentation dans les temps révolutionnaires de la fermeture des théâtres, fit enregistrer son droit sur cette même pièce. Il indiqua au secrétaire de la communauté des libraires et imprimeurs les noms de ses deux auteurs : "The History of Cardenio, by Mr. Fletcher & Mr. Shakespeare." La pièce ne fut jamais imprimée et, comme un fantôme, dès le XVIIIe, elle commença à hanter les passions et les imaginations shakespeariennes.
Deux ordres de paiement, une entrée dans un registre de libraires, une pièce disparue : voilà, dira-t-on, un bien mince commencement. Et, pourtant, il peut permettre de formuler quelques-unes des interrogations les plus fondamentales d'une histoire de l'écrit. Tout d'abord, en plaçant l'attention sur la mobilité des oeuvres, d'une langue à l'autre, d'un genre à l'autre, d'un lieu à l'autre. C'est, en effet, un an avant les représentations de Cardenio que fut imprimée la traduction anglaise de Don Quichotte, due à Thomas Shelton et publiée par Edouard Blount qui fut aussi l'éditeur de la traduction des Essais par Florio.
Par ailleurs, Fletcher et Shakespeare ne furent ni les premiers ni les derniers à transformer l'histoire de Cervantès en une pièce de théâtre. En Espagne, le Valencien Guillén de Castro les avait précédés avec sa "comedia" Don Quijote de la Mancha ; à Paris les suivirent Pichou, auteur des Folies de Cardenio, et Guérin de Bouscal, qui fit représenter trois pièces inspirées par l'histoire de Cervantès.
Second enjeu : la tension entre la perpétuation de modes traditionnels de la composition littéraire, qui font large place à la collaboration, l'adaptation, la révision, et l'émergence autour de quelques auteurs - ainsi Cervantès et Shakespeare, unis par Cardenio - de la figure de l'écrivain singulier en son génie et unique en sa création. Enfin, la quête du Cardenio, perdu entre la Sierra Morena et les théâtres londoniens, est aussi une histoire des appropriations textuelles, des manières dont ont été lus et mobilisés dans différents contextes culturels et sociaux les mêmes textes qui, du coup, n'étaient plus les mêmes.
Il en va ainsi de Don Quichotte dont les protagonistes apparaissent dans les fêtes aristocratiques ou carnavalesques du XVIIe siècle, tant dans la métropole que dans les colonies espagnoles, et de Shakespeare, traité si différemment par les éditeurs et les dramaturges (les deux pratiques n'étant pas forcément séparées) dans l'Angleterre de la Restauration et du XVIIIe siècle. "Le coup de Cardenio est un grand classique du monde littéraire - the bread and butter for literary lowlife", déclare l'un des personnages du roman de Jasper Fforde, Lost in a Good Book. J'espère que l'on me pardonnera de lui donner pour nouvelle scène cette institution habituée à de plus sévères et de plus nobles études.
Ecouter les morts avec les yeux. Plusieurs ombres ont passé dans mes mots, rappelant par cette présence la tristesse que nous donne leur absence. Sans elles, ni d'autres qui n'ont rien écrit, je ne serais pas à cette place ce soir.
Mais au moment de conclure, je me souviens des mises en garde de Pierre Bourdieu contre l'illusion qui fait énoncer au singulier des trajectoires partagées. Le "je" que j'ai quelquefois imprudemment utilisé, aujourd'hui, et contre mon habitude, doit s'entendre comme un "nous" - le nous de tous ceux et celles, collègues et étudiants, avec qui, au fil des années, j'ai partagé enseignements et recherches, à l'Ecole des hautes études en sciences sociales, à l'Université de Pennsylvanie, ou dans de nombreuses institutions de notre République des lettres.
C'est avec eux, et avec vous, qui me faites l'honneur de m'accueillir ici, que je voudrais poursuivre maintenant un travail qui entend étayer sur une histoire de longue durée de la culture écrite la lucidité critique qu'exigent nos inquiétudes et nos incertitudes.
Libellés : Chartier (Roger), Littérature et Internet, Texte intégral